― 2021

BERCER LA MATRICE 

[FR]

14 JAN ― 06 MAR 2021

CAC La Traverse, Alfortville, France


Exposition collective | Commissariat Bettie Nin

[EN]

JAN 14 ― MAR 06 2021

La Traverse Art Center, Alfortville, France


Group show | Curated by Bettie Nin





︎
cac-latraverse.com


︎


︎


Avec / with :
Caroline Le Méhauté, Hugo Deverchère, Anne Fischer




︎︎︎ Photos © Maurine Tric





TXT[FR]

Bercer la matrice... Quelle est cette matrice que l'on nous invite ici à bercer ? Et pourquoi ce bercement thérapeutique ? Cet appel au soin maternel ? Cet appel au care1 ? En biologie, une matrice est un milieu où quelque chose prend racine et se développe. Par extension, on peut nommer matrice, du latin mater qui signifie « mère », tout élément de soutien. La Terre, en tant que planète de vie, est une matrice. Les terres, en tant que matières organiques qui nourrissent le vivant, sont des matrices. Les sols, en tant que surfaces qui supportent, sont des matrices.


L'exposition appréhende ces sols comme des écosystèmes aux multiples facettes : objets de recherches géologiques ; matière fertile friable, fibreuse ou collante ; témoins des passages du temps ou encore espaces de stockage des substances les plus diverses... les sols sont l'épiderme de la Terre. Les forces géophysiques, climatiques et biologiques les façonnent depuis des milliards d'années. Les animaux terrestres les foulent depuis la sortie des eaux primordiales. Les sols stables ont servi de socle à l'Humanité, ils sont la base de nos habitats et hébergent nos vestiges. Les carottes géologiques sont des livres à ciel ouvert exhumant des pans entiers de l'Histoire de notre planète. Étymologiquement « exhumer » (hors de l'humus) fait d'ailleurs référence à la couche du sol2 qui porte les noms d'humus, mor, mull ou tourbe selon sa composition.

Véritable archive de l'environnement, la tourbe est une énergie fossile devenue rare car sur-exploitée... un substrat puissant mais également fragile puisque plus d'un siècle d'accumulation de débris organiques et d'eau sont nécessaire à la formation de seulement 5 cm de matière... Caroline Le Méhauté s'intéresse à une tourbe venue d'Irlande qui a 15.000 ans d'âge, c'est dire sa richesse patrimoniale ! Mais la tourbe n'évoque pas que le lyrisme du temps long de sa métamorphose, elle symbolise aussi la difficulté à trouver des consensus à l'heure d'une crise écologique qui affecte gravement la qualité des sols.

Aujourd'hui, une grande partie des éléments stockés dans la terre sont, en effet, des polluants issus des activités minières, des contaminations agricoles ou de la décomposition des déchets chargés de produits chimiques. Cette pollution a motivé l'artiste-designer Anne Fischer à employer la phytoremédiation2, une méthode de décontamination des sols par les plantes. Rising from its ashes3, activée dans les Cévennes en 20174, est née de l'observation de la réimplantation naturelle de deux herbacées dites « hyperaccumulatrices » sur une mine de zinc fermée depuis 25 ans. Les métaux lourds de ces sols, une fois extraits, ont été transformés en émaux pour poteries et céramiques. Ce projet Art et Science a été mené avec un chimiste du CNRS de Montpellier. Les collaborations entre artistes et scientifiques, de plus en plus fréquentes dans le champ des arts plastiques, sont précieuses car en décloisonnant les connaissances, elles permettent une approche moins spécialisée et donc plus objective des réels.

En plus d'une aide technique, Hugo Deverchère emprunte à la recherche scientifique son esthétique particulière. Inspiré de territoires aux géologies fascinantes, on retrouve dans son installation La Isla de las Siete Ciudades5 l'ambiance des laboratoires de minéralogie où se mêlent aquariums et photographies de roches aux infinis détails. Ses images, capturées par des appareils ultra-innovants, mettent les mondes dits "invisibles" à porté de regard et de conscience et rappellent que s'ils sont non visibles à nos yeux nus, ils n'en restent pas moins présents et vulnérables.

À l'occasion de Bercer la matrice, Caroline Le Méhauté, Anne Fischer et Hugo Deverchère nous invitent à poser un regard poétique et éveillé sur les sols. Aujourd'hui, forts du constat que l'humain est la nouvelle force géologique qui façonne la planète, de nombreux artistes mettent l'art au cœur des enjeux écologiques. Leurs œuvres font, d'une certaine manière, hommage aux origines communes des mots terre (humus) et homme (homo) issus de ghyom (c'est-à-dire "sol") en langue indo-européenne et dont la (ré)alliance donnera, quelques siècles plus tard, le mot "humilité"...


︎ Bettie Nin, commissaire de l’exposition



1︎ Le care (ou soin) est l'éthique de la sollicitude. C'est une notion apparentée au « prendre soin » de l'autre, de soi-même et de son environnement.
2︎ dite "édaphique" : qui se rapporte à la nature du sol, du grec edaphikos (de terre), dérivé de édaphos (sol).
3︎ Renaître de ses cendres.
4︎ En 2017, Anne Fischer a été lauréate du prix COAL Art & Environnement qui mobilise, depuis 2008, les artistes et les acteurs culturels sur des enjeux sociétaux et environnementaux.
5︎ L’île des sept cités.

© Hugo Deverchère 2021