TEXTS




Hugo Deverchère, l’anticipation par le récit


Par Henri Guette
critique membre de l'AICA
Commissaire d'exposition indépendant


03.2020



[FR]

Il n’y a pas de voyage sans inconnu. On pouvait bien savoir qu’il y avait une terre de l’autre côté de l’Atlantique, aucun des marins de Colomb n’avait l’idée du temps qu’il faudrait pour l’atteindre. On peut bien envoyer des sondes dans l’espace, parfois à des années lumières, on n’a qu’une vague idée de ce qui pourrait nous attendre. Quand il commence à travailler, Hugo Deverchère a des récits d’aventures en tête, des images d’autres mondes possibles. On néglige souvent la part d’abstraction dans les sciences qui d’hypothèses en modélisations avancent aussi par des expériences de pensée, les savants se projetant parfois dans des fictions pour éprouver leurs modèles. Dans son projet La Isla de las Siete Ciudades, guidé par la légende d’une île fantôme, l’artiste observe des biotopes espagnols très spécifiques qui correspondent à autant de visions de l’ailleurs, qu’elles soient cinématographiques ou littéraires. L’attention au texte comme à des ensembles de signes est fondamentale dans sa démarche. Avec The Crystal and the Blind, il confiait à une machine le soin de faire la synthèse aussi bien de documents d’archives que des récits de Jules Verne et d’Arthur C. Clarke. En croisant les faits et leurs interprétations, le réel et ses représentations, il interroge notre perception du monde.

Le travail d’installation d’Hugo Deverchère nous place aux croisements de cartes et de schéma, de tubes à essais et de capteurs chargés de mesurer différents paramètres. L’exposition est pour l’artiste une expérience, ou plutôt un laboratoire qui entre le décor de cinéma et l’incubateur permet aux visiteurs d’appréhender des phénomènes qui le dépassent. Avec Delusion, il rend visible ou plutôt perceptible une tornade qu’il reconstitue à moindre échelle. The Crystal and the Blind rejouant Biosphère II, un laboratoire privé qui œuvrait à la reproductibilité de différents écosystèmes terrestres en vue d’une colonisation interplanétaire nous propose d’entrer dans un microcosme aux paramètres apparemment réglés où croissent bactéries, minéraux et végétaux… À la manière dont le roman condense le réel, Hugo Deverchère joue des instruments de la science pour le précipiter. Il développe littéralement une science-fiction où le visiteur est amené à déambuler parmi des processus qui lui sont narrés, où les deux disciplines dialoguent au delà du genre littéraire. La recherche spatiale peut ainsi nous apprendre, avant d’envisager des mondes parmi les étoiles, à regarder le nôtre dans toutes ses complexités. Les instruments qu’il utilise ne cachent rien des intentions de conquête derrière l’exploration ou les enjeux de pouvoir derrière le savoir mais se révèlent dans toutes leurs ambiguïtés.

Ce n’est pas en démiurge que l’artiste crée des microcosmes, mais en chercheur impatient de pouvoir y déployer de nouveaux regards. Les effets de focale qu’il développe permettent de voir le lointain dans le proche comme le montrent les vidéo et cyanotypes de la série Cosmorama. En utilisant par exemple un dispositif de vision infrarouge qui permet l’observation des ciels profonds, il révèle des éléments invisibles ou inaudibles du paysage. En passant au crible des paysages volcaniques et de forêts primaires il montre que l’ailleurs est peut-être déjà ici, que le futur est peut-être déjà dans le passé. La Nasa ne teste-t-elle pas ainsi ses véhicules martiens sur des déserts de lave tout à fait terrestres ? La géologie remet en perspective les savoirs dans un temps long et dans une échelle où micro et macrocosme se croisent. La Isla de las Siete Ciudades permet à Hugo Deverchère d’aller plus loin encore dans cette réflexion en croisant des images et en inventant une cartographie fictive : sommes-nous vraiment en Espagne ou déjà dans un rêve de Nouveau Monde, sommes-nous encore dans des réserves naturelles ou déjà dans des visions de l’espace ? Ainsi mise en scène, l’exploration nous met face à nos capacités d’émerveillement. Dans ces paysages d’avant ou d’après l’homme, nous parvenons enfin à regarder hors de notre portée.



[EN]

There is no journey without the unknown. We could be sure that there was a land on the other side of the Atlantic, but none of Columbus’ sailors had any idea of the time needed to get there. We can send probes into space, sometimes light years away, but we have only a vague idea of what possibly awaits us. When Hugo Deverchère begins to work, he has adventure stories and images of other possible worlds in mind. We often neglect the role of abstraction in the sciences, which from hypotheses to models also advance through thought experiments; scholars sometimes project themselves into fiction to test their theories. In his project La Isla de las Siete Ciudades, guided by the legend of a phantom island, the artist observes very specific Spanish biotopes which correspond to many visions of unworldly territories, whether they are cinematic or literary. Focusing on the text as well as on other sets of signs is fundamental in his approach. With The Crystal and the Blind, he entrusted a machine with the task of synthesizing both archive documents and stories by Jules Verne and Arthur C. Clarke. By crossing facts and their interpretations, reality and its representations, he questions our understanding of the world.

Hugo Deverchère’s installation work puts us at the crossroads of maps and diagrams, of test tubes and sensors measuring different parameters. For the artist, the exhibition is an experience, or rather a laboratory which, between a film set and an incubator, allows visitors to comprehend phenomena beyond them. With Delusion, he makes visible, or rather perceptible, a tornado that he has recreated on a smaller scale. The Crystal and the Blind, re-enacting Biosphere 2, a private laboratory that worked towards the reproductibility of different terrestrial ecosystems with a view to interplanetary colonisation, invites us to enter a microcosm in which regulated parameters control the growth of bacteria, minerals and plants... In the way in which novels condense reality, Hugo Deverchère plays with the instruments of science to precipitate it. He literally develops a science fiction where the visitor is led to wander among narrated processes, where the two disciplines interact beyond the literary genre. Space research can thus teach us, before trying to contemplate the worlds among the stars, to look at our own in all its complexities. The instruments he uses do not hide the intentions of conquest behind exploration or the power issues behind knowledge, but reveal themselves in all their ambiguities.

It is not as a demiurge that the artist creates microcosms, but as a researcher eager to be able to develop new perspectives. The focal effects that he develops allow us to see the distance in the near, as shown in the videos and cyanotypes of the Cosmorama series. By using, for example, a near-infrared capture device that usually enable the observation of the deep skies, he reveals invisible and inaudible elements of the landscape. By sifting through the volcanic and primary forest landscapes, he shows that elsewhere may already be here, that the future may already be in the past. Does Nasa not test its Martian vehicles in this way on completely terrestrial lava deserts ? Geology puts knowledge back into perspective over a long time frame and on a scale where micro and macrocosm meet. La Isla de las Siete Ciudades allows Hugo Deverchère to go even further with this thinking by crossing images and inventing a fictitious cartography: are we really in Spain or yet in a dream of the New World, are we still in nature reserves or already projected into space visions? Depicted in this way, exploration sends us back to our capacity for wonder. In these landscapes before or after man, we finally manage to look beyond our reach.









Hugo Deverchère


Par Cecilia Almirón
Pour le catalogue de l’exposition Jeune Création #69, 2020


01.2020



[FR]

Entre lois de la physique et lois de l’imaginaire, Hugo Deverchère interprète, recompose et réécrit la réalité dans une recherche qui interroge notre rapport au monde et les limites de notre perception. Dans cette dynamique, l’artiste entreprend la science en tant que processus expérimental et créatif, capable de faire évoluer les représentations. Par le moyen de procédés inspirés de ce mode de connaissance ainsi que de la technologie, il donne forme à des œuvres qui réactualisent les liens et interactions entre observation scientifique et paradigmes fictionnels, alliant des formes presque magiques à des schèmes plus rationnels.

L’œuvre de l’artiste semble directement sortie du laboratoire ou d’un centre de recherche spatiale. L’emploi de protocoles expérimentaux, d’un procédé d’imagerie infrarouge ou d’une intelligence artificielle se mêlent à la création d’images et de phénomènes simples, et remettent en question la hiérarchie de l’homme face à l’immensité de l'écosystème. L’idéal anthropocentrique, ainsi mis à distance, laisse place à une perspective élargie à toute forme de vie sensible et à tout ce qui nous dépasse dans “l'apparaître” ou le “pour moi” de la chose.


[EN]

In the space in-between the laws of physics and imagination, Hugo Deverchère interpret, recompose and rewrites reality in a research that question the limits of our perception and our relationship to the world. In this process, the artist sees science as a creative and experimental practice that is capable of changing our representations. By the use of technical means inspired by this method of knowledge, he gives shape to artworks that redefine the links and interactions between scientific observation and fictional paradigms, combining almost magical forms with more rational patterns.

His artwork seems to come straight out of a laboratory or a space-research facility. The use of experimental protocols, near-infrared capture processes or even artificial intelligence is combined with image creation and simple phenomena, and challenge the hierarchy of the human being within the vastness of the ecosystem. The anthropocentric ideal, thus put at a distance, gives way to a broader perspective, enlarged to any sensitive form of life and to everything that is beyond us in the appearance or the perception of things.

© Hugo Deverchère 2020