THE CRYSTAL & THE BLIND [PART 1] ― 2018

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Plexiglas, aluminium, lumière, chaleur, humidité, écosystème, images, plantes (Desmodium gyrans), milieux de culture, bactéries, sel, coraux, bois fossilisé, câbles, tuyaux, pompe, ordinateurs, capteurs, caméra, gradateurs.

Produit par Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains

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Plexiglas, aluminum, light, heat, humidity, ecosystem, images, plants (Desmodium gyrans), culture media, bacteria, salt, corals, fossilized wood, cables, pipes, pump, computers, sensors, camera, dimmers.


Produced by Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains







Une Production accompagnée pa c2l3Play – Cross Border Living Labs, dans le cadre du programme de coopération transfrontalière Interreg France Wallonie-Vlaanderen cofinancé par l’Union Européenne. interreg-fwvl.eu

Avec le soutien du Fonds européen de développement régional / Met steun van het Europees Fonds voor Regionale Ontwikkeling.

Création réalisée dans le cadre de la plate-forme de production Chroniques, soutenue parle Conseil Régional Provence-Alpes- Côte d’Azur. Coordination : Seconde Nature et zinc. Avec le soutien particulier du 3 bis f – lieu d’arts contemporains. Chroniques 2018 – Biennale internationale dédié aux arts et cultures numériques.

Avec le soutien de Biosphere 2, a registered trademark of cdo, ventures, LLP



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The Crystal & the Blind est un incubateur, un laboratoire où sont produits de manière simultanée les indices et fragments d’un monde et son histoire. Dans ce microcosme qui agit comme une autre réalité, nous ne sommes pas spectateurs d’une œuvre mais témoins du processus de son apparition.


Le projet s’inspire de deux programmes de recherche liés à la colonisation spatiale et menés aux États-Unis dans la seconde moitié du XXe siècle : Biosphere II et Ecosphere. — Ces deux programmes portaient sur la reproductibilité d’écosystèmes terrestres autonomes. Biosphere II était une initiative privée qui a donné lieu à l’édification d’un laboratoire prenant la forme d’une gigantesque base spatiale implantée dans le désert d’Arizona. À l’inverse, Ecosphere fut développée par la nasa dans l’optique de créer l’écosystème viable le plus simple et élémentaire possible, prenant la forme d’un petit objet sphérique en verre.

Les archives de Biosphere II, mêlées à de grands récits d’anticipation, ont été réunies et composent désormais la mémoire et l’imaginair d’une intelligence artificielle. Personnage absent mais pourtant omniprésent, créateur et narrateur d’une histoire et son contexte à travers des formes constitutives d’un ensemble vivant (micro- organismes, végétaux et minéraux), ses humeurs et évolutions sont influencées par l’étude des constantes vitales de l’écosystème développé par la nasa, ici recréé et immergé dans le dispositif.

À travers ce dispositif autoréflexif construit lui aussi comme un écosystème plastique, l’observation scientifique perme de ré-agencer l’histoire et l’imaginaire convoqué par la recherche spatiale pour en extrapoler un nouveau récit, dans une logique d’archéologie prospective. Mémoire et devenir possibles sont mis en tension par le présent dans une narration mêlant archives et fictions, à travers des espaces microcosmiques en constante formation et évolution, où le réel est examiné comme une matière spéculative.
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The Crystal & the Blind is an incubator, a laboratory in which the fragments and clues of a world and its history are simultaneously produced. In this microcosm which acts as another reality, we are not spectators of a work but witnesses of the process of its appearance.


The project is inspire by two research programmes linked to the colonisation of space, both carried out in the United States in the second half of the 20th century: Biosphere II and Ecosphere. These two programmes bore on the reproducibility of autonomous terrestrial ecosystems. Biosphere II was a private initiative that gave rise to the construction of a gigantic laboratory takin the form of a space station located in the Arizona desert. Conversely, Ecosphere was developed by nasa with a vie to creating the simplest and most elementary viable ecosystem, which took the form of a little glass object.

The archives of Biosphere II, combined with big speculative narratives, have been brought together and now comprise the memory an the imaginary of an artificial intelligence. An absent yet omni- present character, the creator and narrator of a story and its context through forms that constitute a living ensemble (micro- organisms, plant life and minerals), is influenced in its moods and evolutions by the study of the vital constants of the eco- system developed by nasa, as recreated here and immersed in the apparatus.

Through this self-reflexive piece buil like a visual ecosystem, scientific observation makes it possible to reorganise the history and imaginary invoked by space research and extrapolate it into a new narrative, following a prospective archaeological logic. Memory and becoming possible are put into tension by the present in a narrative combining archives and fictions, through microcosmic spaces that are in constant formation and evolution, in which the real is examined like a speculative material.


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La semaine dernière, on racontait comment le concept d’Umwelt («environnement» ou «monde») irriguait une partie de la création contemporaine (supplément «Idées» du 11 août). Une façon de remettre la question de la réalité et de ses représentations au cœur de l’art. Les auteurs qui nourrissent à ce sujet la réflexion des plasticiens sont le plus souvent des anthropologues : Philippe Descola, Tim Ingold, Eduardo Kohn... Il s’agit dans tous les cas de dépasser l’anthropocentrisme pour penser la «signification» depuis un point de vue élargi, celui de la « vie » comme globalité, incluant animaux et plantes.


Le travail d’Hugo Deverchère, 29 ans, participe indubitablement de cette tendance. Tout juste diplômé et félicité de l’école du Fresnoy, studio national des arts contemporains, à Tourcoing, le jeune artiste se dit influencé par la philosophie d’Emanuele Coccia, et en particulier La Vie sensible (Payot et Rivages, 2010). De fait, la dernière phrase de cet essai sur la sensation comme « image » et « médium » pourrait donner le fil directeur de sa propre esthétique : «On appellera (...) vie la capacité de conserver et de produire des images.» Son installation The Crystal & the Blind, qui illustre cette définition, sera visible à l’automne à Panorama 20, l’exposition des diplômés du Fresnoy. Deverchère montrera également, en collaboration avec Elsa Di Venosa, la suite de ce projet, du 11 octobre au 14 décembre, au 3 bis F à Aix-en-Provence.

« ÉCOSPHÈRE »

The Crystal & the Blind se présente comme un laboratoire : on y pénètre par un rideau de lames transparentes. Tout ici est translucide, épuré. D’un côté, une étagère porte des pots où poussent des plantes sensibles au son et à la lumière. Devant, une vitrine plate où se cultivent des bactéries dans des séries de coupelles. De l’autre côté, une sorte de cercueil de Blanche-Neige encapsule un bocal contenant des algues et des micro-organismes : c’est une «écosphère» qui reproduit les conditions minimales de la vie sous l’œil d’une caméra et de capteurs divers. On trouve aussi dans d’autres réservoirs des cristaux de sel se développant au fur et à mesure du temps. Mais ce n’est pas tout. On entend une voix synthétique déroulant un récit en anglais, une sorte de fax imprime des pages où se lisent d’autres fragments de cette histoire puis des écrans et une projection donnent encore d’autres éléments de la même narration.

D’où viennent ces textes ? Deverchère est allé se documenter sur deux projets scientifiques américains des années 1980-1990, Ecosphere et Biosphere II, qui tentaient de reproduire la vie en vase clos dans la perspective d’une colonisation spatiale. L’artiste a recueilli les archives du second, les a mélangées à des récits d’anticipation. «Chaque texte composant le corpus, explique-t-il, est soumis à un processus d’apprentissage machine» qui en analyse les structures. Vient ensuite un algorithme d’intelligence artificielle spécialement développé pour l’œuvre, qui génère un nouveau texte «en faisant appel à ces différents apprentissages selon une proportion définie par les données recueillies dans l’écosphère en temps réel, à l’instar d’un auteur dont l’inspiration envers tel ou tel récit, tel ou tel document varie et s’intensifie en fonction du temps».

La croissance des plantes et bactéries influence le récit, qui à son tour influence les conditions de vie dans l’installation. En somme, c’est comme si l’écosphère reproduite dans The Crystal & the Blind modifiait les archives de Biosphere II : il yavait des récits d’expériences futuristes et, en reproduisant ces expériences, on réinterprète et transforme ces récits dans une boucle de rétroaction qui se déforme en avançant.

Hugo Deverchère précise que «nous ne sommes pas spectateurs d’une œuvre mais témoins du processus de son apparition» : il s’agit ainsi pour lui d’examiner «le réel (...) comme une matière spéculative». Rien d’étonnant dès lors qu’il compte aussi Quentin Meillassoux parmi ses références : il lui importe, comme l’écrit le philosophe du réalisme spéculatif dans Métaphysique et fiction des mondes hors- science (Aux forges de Vulcain, 2013), de pouvoir penser «un monde à venir où la science elle-même serait devenue impossible» et qui n’obéirait à aucune loi – sans pour autant que la conscience «sans science» du sujet s’effondre en même temps. Un monde, en quelque sorte, où l’homme serait remis à sa place d’égal parmi les autres êtres vivants. 

︎ Eric Loret, Le Monde, 18 août 2018

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